Corne de l’Afrique / Mer Rouge : Ismail Omar Guelleh est-il devenu le paria de la région ?
Djibouti, pourtant installé au cœur de l’un des espaces géopolitiques les plus stratégiques du monde, apparaît de plus en plus marginalisé dans les nouvelles recompositions de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge. L’absence du président Ismail Omar Guelleh du sommet quadrilatéral d’Alamein, en Égypte, le 4 octobre 2026, constitue à cet égard un signal politique particulièrement fort.
La scène diplomatique est révélatrice. À New Alamein, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a réuni le président érythréen Isaias Afwerki, le président somalien Hassan Sheikh Mohamud et le président du Conseil de souveraineté soudanais Abdel Fattah al-Burhan. Les quatre dirigeants ont adopté une déclaration (la Déclaration Alamein) commune consacrée à la souveraineté des États, à la sécurité de la Corne de l’Afrique, à la gouvernance de la mer Rouge et au Nil.
1-Mais Djibouti, État riverain de la mer Rouge et gardien d’un passage maritime stratégique donnant sur le golfe d’Aden et le détroit de Bab-el-Mandeb, n’en fait pas partie.
Cette exclusion ne constitue pas, en elle-même, une preuve d’hostilité à l’égard d’Ismail Omar Guelleh. Mais politiquement, elle interroge. Comment expliquer que Djibouti, dont la position géographique est au centre des enjeux maritimes, militaires et commerciaux de la région, ne soit pas associé à une initiative portant précisément sur la gouvernance de la mer Rouge et la sécurité de la Corne de l’Afrique ?
La déclaration d’Alamein affirme que la gouvernance de la mer Rouge relève de la responsabilité exclusive des États riverains, tout en soulignant la nécessité de garantir la liberté et la sécurité de la navigation dans le golfe d’Aden et le détroit de Bab-el-Mandeb.
Le paradoxe est donc saisissant : Djibouti est géographiquement incontournable, mais diplomatiquement absent.
2-Une recomposition régionale sans Djibouti
L’initiative d’Alamein traduit surtout une nouvelle logique de coordination entre l’Égypte, l’Érythrée, le Soudan et la Somalie. Les quatre pays ont décidé de renforcer leurs consultations et de créer un mécanisme de suivi appelé à se réunir périodiquement. Ils ont également réaffirmé leur attachement à la souveraineté, à l’intégrité territoriale et à la non-ingérence dans les affaires intérieures des États.
Or Djibouti partage une frontière avec la Somalie, l’Érythrée et l’Éthiopie, mais son absence de cette nouvelle architecture régionale soulève donc une question majeure : le président Guelleh est-il progressivement écarté des nouveaux mécanismes de décision de la Corne de l’Afrique ?
3-De l’influence à l’isolement ?
Pendant des années, Ismail Omar Guelleh a bénéficié d’un avantage considérable : la position exceptionnelle de Djibouti. La présence de bases militaires étrangères, les installations portuaires, la proximité du détroit de Bab-el-Mandeb et le rôle de plateforme logistique ont conféré au pays une importance disproportionnée par rapport à sa taille.
La région connaît aujourd’hui une profonde recomposition. L’Éthiopie cherche à sécuriser un accès maritime ; l’Érythrée entend préserver ses intérêts sur la mer Rouge ; la Somalie défend son intégrité territoriale ; l’Égypte veut sécuriser ses intérêts stratégiques et hydriques ; le Soudan tente de préserver ses institutions au milieu de la guerre.
Dans ce contexte extrêmement tendu, les capitales régionales semblent rechercher de nouvelles alliances et de nouveaux mécanismes de concertation. L’architecture d’Alamein en est une illustration.
Djibouti en est absent.
4-Un signal qui intervient dans un contexte régional explosif
Cette mise à l’écart intervient alors que les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée se sont fortement aggravées. Le 1er octobre 2026, l’Éthiopie a fermé son ambassade à Asmara et expulsé des diplomates érythréens ; le lendemain, l’Érythrée a ensuite rompu ses relations diplomatiques avec Addis-Abeba. L’Union africaine a appelé les parties à la retenue.
L’Egypte a déclaré persona non grata un conseiller de l’ambassade d’Éthiopie au Caire et lui a donné 48 heures pour quitter le territoire, jeudi 1er octobre, en réponse à une mesure similaire prise plus tôt jeudi par Addis-Abeba contre un diplomate égyptien,
La résurgence des combats au Tigré fait également craindre une extension du conflit à l’ensemble de la Corne de l’Afrique.
Dans une telle configuration, être absent des discussions régionales consacrées précisément à la mer Rouge, au golfe d’Aden et à la Corne de l’Afrique peut devenir un handicap stratégique.
5-Ismail Omar Guelleh, « paria » régional ?
Le terme de « paria » est évidemment une qualification politique, et non un statut diplomatique officiel. Mais l’image peut servir à résumer une évolution : un dirigeant qui fut longtemps au centre des équilibres régionaux pourrait aujourd’hui se retrouver en périphérie des nouvelles coalitions qui redessinent ces mêmes équilibres.
La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi Ismail Omar Guelleh n’était pas à Alamein.
La véritable question est plus profonde : pourquoi les quatre pays réunis à Alamein ont-ils considéré nécessaire de construire une plateforme de concertation sur la mer Rouge et la Corne de l’Afrique sans y associer Djibouti ?
Pour un pays situé à proximité immédiate du Bab-el-Mandeb, cette absence est difficile à ignorer.
Cette tendance marque un retournement spectaculaire : Djibouti resterait incontournable sur la carte, mais son président pourrait devenir progressivement contournable dans la diplomatie régionale.
Et c’est peut-être là le véritable avertissement d’Alamein à Ismail Omar Guelleh : dans la nouvelle géopolitique de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge, la géographie ne suffit plus. Il faut encore être invité à la table où se prennent les décisions.
Hassan Cher
—————————————– English version —————————————–
Horn of Africa / Red Sea: Has Ismail Omar Guelleh Become the Region’s Pariah?
Djibouti, despite being situated at the heart of one of the world’s most strategically important geopolitical spaces, appears increasingly marginalized by the new realignments taking shape across the Horn of Africa and the Red Sea. In this regard, President Ismail Omar Guelleh’s absence from the quadrilateral summit held in Alamein, Egypt, on October 4, 2026, represents a particularly strong political signal.
The diplomatic setting is revealing. In New Alamein, Egyptian President Abdel Fattah el-Sisi brought together Eritrean President Isaias Afwerki, Somali President Hassan Sheikh Mohamud, and Sudanese Sovereignty Council Chairman Abdel Fattah al-Burhan. The four leaders adopted a joint statement—the Alamein Declaration—focused on state sovereignty, the security of the Horn of Africa, Red Sea governance, and the Nile.
1. Djibouti, however, was not part of it
Yet Djibouti—a Red Sea littoral state and guardian of a strategic maritime passage opening onto the Gulf of Aden and the Bab el-Mandeb Strait—was not included.
This exclusion, in itself, does not constitute proof of hostility toward Ismail Omar Guelleh. Politically, however, it raises questions. How can one explain Djibouti’s absence from an initiative specifically addressing Red Sea governance and the security of the Horn of Africa, when the country’s geographical position lies at the center of the region’s maritime, military, and commercial stakes?
The Alamein Declaration states that governance of the Red Sea falls exclusively under the responsibility of the littoral states, while emphasizing the need to safeguard freedom and security of navigation in the Gulf of Aden and the Bab el-Mandeb Strait.
The paradox is therefore striking: Djibouti is geographically indispensable, yet diplomatically absent.
2. A regional realignment without Djibouti
The Alamein initiative primarily reflects a new framework for coordination among Egypt, Eritrea, Sudan, and Somalia. The four countries agreed to strengthen their consultations and establish a follow-up mechanism that will meet periodically. They also reaffirmed their commitment to sovereignty, territorial integrity, and non-interference in the internal affairs of states.
Djibouti shares borders with Somalia, Eritrea, and Ethiopia. Its absence from this emerging regional architecture therefore raises a major question: is President Guelleh gradually being sidelined from the new decision-making mechanisms of the Horn of Africa?
3. From influence to isolation?
For years, Ismail Omar Guelleh benefited from a considerable advantage: Djibouti’s exceptional strategic position. The presence of foreign military bases, port facilities, proximity to the Bab el-Mandeb Strait, and its role as a logistics hub have given the country an influence disproportionate to its size.
The region is now undergoing a profound realignment. Ethiopia is seeking to secure maritime access; Eritrea intends to safeguard its interests in the Red Sea; Somalia is defending its territorial integrity; Egypt wants to protect its strategic and water-related interests; and Sudan is attempting to preserve its institutions amid war.
Against this extremely tense backdrop, regional capitals appear to be seeking new alliances and new mechanisms for consultation. The Alamein framework is one illustration of this trend.
Djibouti is absent from it.
4. A signal emerging amid an explosive regional context
This apparent sidelining comes as tensions between Ethiopia and Eritrea have sharply escalated. On October 1, 2026, Ethiopia closed its embassy in Asmara and expelled Eritrean diplomats; the following day, Eritrea severed diplomatic relations with Addis Ababa. The African Union called on both sides to exercise restraint.
Egypt declared an adviser at the Ethiopian Embassy in Cairo persona non grata and gave him 48 hours to leave the country on Thursday, October 1, in response to a similar measure taken earlier that day by Addis Ababa against an Egyptian diplomat.
The resurgence of fighting in Tigray is also fueling fears that the conflict could spread across the Horn of Africa as a whole.
In such a configuration, being absent from regional discussions devoted specifically to the Red Sea, the Gulf of Aden, and the Horn of Africa may become a strategic liability.
5. Ismail Omar Guelleh: a regional “pariah”?
The term “pariah” is, of course, a political characterization, not an official diplomatic status. But it can serve to summarize a broader shift: a leader who was long at the center of regional balances may now find himself on the periphery of the new coalitions reshaping those same balances.
The question, therefore, is not merely why Ismail Omar Guelleh was not in Alamein.
The deeper question is this: why did the four countries gathered in Alamein deem it necessary to build a consultation platform on the Red Sea and the Horn of Africa without involving Djibouti?
For a country located in the immediate vicinity of the Bab el-Mandeb, this absence is difficult to ignore.
This trend marks a dramatic reversal: Djibouti may remain indispensable on the map, but its president could gradually become dispensable in regional diplomacy.
And that may be the real warning Alamein sends to Ismail Omar Guelleh: in the new geopolitics of the Horn of Africa and the Red Sea, geography is no longer sufficient. One must also be invited to the table where decisions are made.
Hassan Cher
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