Djibouti / Iran / Somaliland : Comment le régime djiboutien aide l’Iran à contourner les sanctions américaines

Djibouti / Iran / Somaliland : Comment le régime djiboutien aide l’Iran à contourner les sanctions américaines

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Depuis plusieurs années, les sanctions américaines visent à limiter les capacités de financement et d’exportation énergétique de l’Iran, notamment celles liées aux activités du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC). Pourtant, une constellation d’entreprises, de navires et de réseaux financiers permet à Téhéran de continuer à exporter ses hydrocarbures. L’affaire du navire CLIFTON (IMO 9102198) et de sa livraison de gaz au port de Berbera au Somaliland révèle l’existence d’un système opaque reliant l’Iran, le Somaliland et des réseaux économiques liés au régime djiboutien. Ce mécanisme illustre comment les sanctions peuvent être contournées grâce à des changements d’identité maritime, des structures commerciales opaques et des relais financiers régionaux.

  1. Un navire aux identités multiples pour échapper aux sanctions

Le navire CLIFTON (IMO 9102198) constitue un exemple typique des pratiques utilisées par les réseaux d’évasion des sanctions. Construit en 1995, ce transporteur de GPL a changé à plusieurs reprises de nom et de pavillon, une technique couramment utilisée pour masquer l’historique d’un navire dans les bases de données maritimes. Au fil des années, il a été enregistré sous plusieurs identités : FUJI GAS, QUEEN LUCA, EAGLE PRIDE, CLIPPER, avant de devenir CLIFTON.

Ces changements ne sont pas de simples formalités administratives. Ils permettent de brouiller les traces et de retarder la détection par les autorités portuaires et les institutions financières. En décembre 2022, le département du Trésor américain a placé ce navire sur la liste des sanctions, le reliant à une société écran, Elvegard Shipping Ltd, créée pour le compte d’un réseau facilitant les ventes de pétrole iranien pour la force Al-Qods de l’IRGC. Les autorités américaines ont ainsi identifié ce navire comme un instrument potentiel de financement d’activités militaires et paramilitaires iraniennes.

Malgré cette désignation officielle, le navire a continué à opérer, illustrant l’efficacité limitée des sanctions lorsqu’elles sont confrontées à des réseaux logistiques et financiers capables de se reconfigurer rapidement.

2. Le voyage suspect : de Basra à Berbera

L’itinéraire récent du CLIFTON met en lumière un schéma logistique typique du commerce clandestin d’hydrocarbures. Le navire a quitté Al Basra Oil Terminal le 18 janvier 2026 avant d’effectuer un trajet vers la mer Rouge et d’arriver au port de Berbera le 24 février 2026. Officiellement, la cargaison était présentée comme provenant d’Irak. Pourtant, les experts du secteur soulignent que l’Iran et l’Irak partagent le même bassin pétrochimique, ce qui facilite la falsification de l’origine des cargaisons à travers des documents de transport ou des certificats d’origine modifiés.

Le CLIFTON transportait du propane et du butane destinés à des sociétés opérant au Somaliland, notamment Hormuud Telecom et Telesom, deux groupes économiques dominants dans la région. Après environ huit jours au port de Berbera, le navire a quitté le port le 4 mars 2026, la cargaison ayant été entièrement déchargée.

Ce type de route commerciale présente plusieurs caractéristiques typiques du contournement des sanctions : escales prolongées pour produire des documents de cargaison, utilisation de ports à faible contrôle réglementaire et recours à des entreprises locales capables d’intégrer la cargaison dans les circuits énergétiques régionaux sans attirer l’attention.

3. SOMGAS : un terminal énergétique entouré d’opacité

La cargaison du CLIFTON a été réceptionnée par SOMGAS, le terminal de gaz liquéfié situé à Berbera. Inauguré en 2017, ce terminal constitue aujourd’hui un maillon stratégique de l’approvisionnement énergétique du Somaliland.

Cependant, la structure de propriété de SOMGAS reste particulièrement opaque. L’entreprise est liée à Telesom et à Salaam Africa Bank, mais les informations publiques concernant les véritables propriétaires et actionnaires restent très limitées. Les registres disponibles ne révèlent ni la composition exacte du capital ni l’identité complète des investisseurs.

Cette opacité n’est pas anodine. Dans les réseaux d’évasion des sanctions, la dissimulation de la propriété effective des entreprises constitue un outil essentiel. Elle permet de masquer l’implication d’acteurs politiques ou d’intérêts étrangers et rend plus difficile l’application de sanctions secondaires par les autorités américaines ou européennes.

De plus, l’absence de transparence sur les structures de gouvernance et les flux financiers empêche toute vérification indépendante sur l’origine réelle des cargaisons et sur les bénéficiaires finaux de ces transactions énergétiques.

4. Les connexions entre Telesom, Salaam Africa Bank et Djibouti

Les liens économiques entre certaines entreprises du Somaliland et des réseaux djiboutiens constituent un autre élément clé de ce système. Telesom, fondée en 2002, est officiellement détenue par environ 1 500 actionnaires provenant du Somaliland et de Djibouti. Bien que l’entreprise se présente comme un acteur privé régional, les informations sur ses fondateurs et ses principaux investisseurs restent largement confidentielles.

Cette configuration crée un environnement favorable à l’influence de réseaux économiques liés au régime djiboutien. Djibouti occupe en effet une position stratégique dans la région, contrôlant des infrastructures portuaires majeures et entretenant des relations économiques complexes avec plusieurs acteurs du Moyen-Orient et de la Corne de l’Afrique.

Salaam Africa Bank, associée au projet SOMGAS, illustre également cette interconnexion financière régionale. Les banques jouent un rôle crucial dans les circuits de paiement liés au commerce énergétique. Lorsqu’elles opèrent dans des juridictions où la transparence est limitée, elles peuvent devenir des relais essentiels pour la circulation de fonds issus de transactions contournant les sanctions.

Dans ce contexte, l’implication d’entreprises liées à Djibouti dans l’économie énergétique du Somaliland peut indirectement faciliter l’intégration de cargaisons iraniennes dans les marchés régionaux.

5. Un système régional de contournement des sanctions

L’affaire du CLIFTON révèle finalement un schéma plus large : celui d’un système régional permettant à l’Iran de continuer à exporter ses hydrocarbures malgré les sanctions. Ce système repose sur trois piliers principaux :

  1. Des navires “caméléons”, capables de changer rapidement de nom, de pavillon et de structure de propriété.
  2. Des ports périphériques, où les contrôles sont limités et où les cargaisons peuvent être intégrées discrètement dans les marchés locaux.
  3. Des réseaux d’entreprises et d’institutions financières opaques, qui dissimulent l’identité des bénéficiaires et facilitent les transactions.

Dans ce dispositif, les connexions économiques entre Djibouti, le Somaliland et certains groupes privés jouent un rôle central. Elles créent une zone grise où les responsabilités politiques et commerciales deviennent difficiles à établir.

6. Conclusion

L’épisode du navire CLIFTON et de la livraison de gaz à Berbera met en lumière les limites des sanctions internationales face à des réseaux logistiques et financiers sophistiqués. Les changements d’identité des navires, l’opacité des structures commerciales et les connexions économiques régionales permettent de maintenir un commerce énergétique parallèle.

Pour les États-Unis et leurs partenaires, ce type d’affaire souligne la nécessité de renforcer les mécanismes de traçabilité maritime et la transparence des structures de propriété des entreprises opérant dans les secteurs stratégiques. Sans une coopération internationale plus étroite et une surveillance accrue des flux énergétiques, les sanctions risquent de rester largement contournables.

Hassan Cher

The English translation of the article in French.

Djibouti / Iran / Somaliland: How the Djiboutian Regime Helps Iran Circumvent U.S. Sanctions

For several years, U.S. sanctions have sought to restrict Iran’s financial resources and energy export capabilities, particularly those linked to the activities of the Islamic Revolutionary Guard Corps (IRGC). Yet a constellation of companies, vessels, and financial networks continues to enable Tehran to export its hydrocarbons. The case of the vessel CLIFTON (IMO 9102198) and its gas delivery to the port of Berbera in Somaliland reveals the existence of an opaque system linking Iran, Somaliland, and economic networks connected to the Djiboutian regime. This mechanism illustrates how sanctions can be circumvented through changes in maritime identity, opaque corporate structures, and regional financial intermediaries.

  1. A Vessel with Multiple Identities to Evade Sanctions

The vessel CLIFTON (IMO 9102198) is a typical example of the tactics used by sanctions-evasion networks. Built in 1995, this LPG carrier has repeatedly changed both its name and flag—a practice commonly used to obscure a vessel’s operational history in maritime databases. Over the years, it has been registered under several identities: FUJI GAS, QUEEN LUCA, EAGLE PRIDE, CLIPPER, before ultimately becoming CLIFTON.

These changes are not merely administrative formalities. They serve to obscure the vessel’s track record and delay detection by port authorities and financial institutions. In December 2022, the U.S. Department of the Treasury placed the vessel under sanctions, linking it to the shell company Elvegard Shipping Ltd, which had been established as part of a network facilitating Iranian oil sales on behalf of the IRGC’s Qods Force. U.S. authorities therefore identified the vessel as a potential instrument for financing Iranian military and paramilitary activities.

Despite this official designation, the vessel continued operating, highlighting the limited effectiveness of sanctions when confronted with logistical and financial networks capable of rapidly adapting and reorganizing.

2. A Suspicious Voyage: From Basra to Berbera

CLIFTON’s recent itinerary illustrates a logistical pattern typical of illicit hydrocarbon trade. The vessel departed Al Basra Oil Terminal on January 18, 2026, before traveling toward the Red Sea and arriving at the port of Berbera on February 24, 2026. Officially, the cargo was presented as originating from Iraq. However, industry experts note that Iran and Iraq share the same petrochemical basin, which facilitates the falsification of cargo origin through manipulated shipping documents or certificates of origin.

CLIFTON was carrying propane and butane destined for companies operating in Somaliland, including Hormuud Telecom and Telesom, two dominant economic groups in the region. After spending approximately eight days at the port of Berbera, the vessel departed on March 4, 2026, once its cargo had been fully discharged.

Such routes display several common characteristics of sanctions-evasion operations: extended port stays to generate documentation, the use of ports with limited regulatory oversight, and reliance on local companies capable of integrating cargo into regional energy markets without attracting significant scrutiny.

3. SOMGAS: An Energy Terminal Surrounded by Opacity

CLIFTON’s cargo was received by SOMGAS, the liquefied gas terminal located in Berbera. Inaugurated in 2017, the facility has become a strategic node in Somaliland’s energy supply chain.

However, the ownership structure of SOMGAS remains highly opaque. The company is linked to Telesom and Salaam Africa Bank, yet publicly available information regarding its ultimate owners and shareholders remains extremely limited. Available records do not reveal the exact composition of the capital structure nor the full identities of the investors involved.

This opacity is far from incidental. Within sanctions-evasion networks, concealing beneficial ownership is a crucial tool. It allows the involvement of political actors or foreign interests to remain hidden and makes it significantly more difficult for U.S. or European authorities to enforce secondary sanctions.

Furthermore, the lack of transparency regarding governance structures and financial flows prevents any independent verification of the true origin of cargo shipments or the ultimate beneficiaries of these energy transactions.

4. Connections Between Telesom, Salaam Africa Bank, and Djibouti

Economic links between certain Somaliland companies and Djiboutian networks represent another key component of this system. Telesom, founded in 2002, is officially owned by approximately 1,500 shareholders from Somaliland and Djibouti. Although the company presents itself as a private regional operator, information regarding its founders and principal investors remains largely confidential.

This structure creates a favorable environment for the influence of economic networks connected to the Djiboutian regime. Djibouti occupies a strategically important position in the region, controlling major port infrastructure and maintaining complex economic relationships with actors across the Middle East and the Horn of Africa.

Salaam Africa Bank, associated with the SOMGAS project, also illustrates this regional financial interconnection. Banks play a critical role in payment channels linked to energy trade. When operating in jurisdictions where transparency is limited, they can become essential intermediaries for the circulation of funds generated by transactions designed to circumvent sanctions.

In this context, the involvement of companies connected to Djibouti in Somaliland’s energy economy may indirectly facilitate the integration of Iranian cargoes into regional markets.

5. A Regional Sanctions-Evasion System

Ultimately, the CLIFTON case reveals a broader pattern: a regional system enabling Iran to continue exporting hydrocarbons despite international sanctions. This system rests on three main pillars:

  1. “Chameleon” vessels, capable of rapidly changing names, flags, and ownership structures.
  2. Peripheral ports, where regulatory oversight is limited and cargo can be quietly integrated into local markets.
  3. Opaque networks of companies and financial institutions, which conceal the identity of beneficiaries and facilitate transactions.

Within this framework, economic connections between Djibouti, Somaliland, and certain private groups play a central role. They create a gray zone in which political and commercial responsibilities become difficult to establish.

6. Conclusion

The case of the CLIFTON and its gas delivery to Berbera highlights the limitations of international sanctions when confronted with sophisticated logistical and financial networks. The use of multiple vessel identities, opaque corporate structures, and regional economic connections allows a parallel energy trade to persist.

For the United States and its partners, this type of case underscores the need to strengthen maritime traceability mechanisms and improve transparency regarding the ownership structures of companies operating in strategic sectors. Without closer international cooperation and stronger monitoring of energy flows, sanctions will remain highly vulnerable to circumvention.

Hassan Cher

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Authored by: Hassan Cher Hared

Hassan Cher Hared