Djibouti : Tuerie d’Arhiba, 18 décembre 1991, un massacre resté dans l’oubli

Le mercredi 18 décembre 1991, le quartier d’Arhiba, en périphérie de Djibouti-ville, a été le théâtre d’un massacre perpétré par les forces de sécurité djiboutienne contre des civils afars. Entre 40 et 60 personnes ont été tuées, des dizaines portées disparues. Trente-trois ans plus tard, la justice n’a toujours pas été rendue.
Au petit matin, des véhicules militaires encerclent le quartier d’Arhiba, majoritairement habité par la communauté afar. Selon des témoins cités par l’hebdomadaire Le Monde dans son édition du 27 décembre 1991, des éléments de l’escadron présidentiel, surnommés les « crânes rasés », pénètrent dans les ruelles du quartier. Ce qui devait être, selon la version officielle, une simple opération de contrôle, se transforme rapidement en tuerie. Les hommes armés ouvrent le feu sur des civils, traînent des habitants dans des camions. Bilans : près de quarante morts sur le coup, et une vingtaine de disparus.
- Une tension ethnique larvée
Le contexte est celui d’une Djibouti fragilisée par les tensions interethniques. Depuis l’indépendance en 1977, les Afars implantés dans le nord du pays dénoncent une marginalisation politique et économique. En 1991, un mouvement armé afar, le FRUD (Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie), est né pour réclamer une plus grande inclusion. Le gouvernement, alors dirigé par Hassan Gouled Aptidon, y voit une menace séparatiste.
Le quartier d’Arhiba, considéré comme un bastion afar à Djibouti-ville, est ainsi perçu comme un foyer de contestation. Selon des observateurs, la tuerie du 18 décembre viserait à intimider la population afar et à décourager toute forme de soutien au FRUD.
2. Une réaction politique immédiate
Le massacre provoque un choc dans la classe politique. Dix-sept députés afars quittent l’Assemblée nationale en signe de protestation après le rejet d’une motion appelant au dialogue national. Mohamed Adabo Kako, membre du bureau politique du Rassemblement populaire pour le progrès (RPP, parti au pouvoir), démissionne, dénonçant « le massacre de personnes sans défense ».
Dans les rues d’Arhiba, malgré la douleur, la population reste calme. « On ne peut pas en rester là ! », lance Hassan Ibrahim, un jeune chômeur qui a perdu un proche, dans les colonnes de Le Monde. Pourtant, aucune émeute n’éclate. Les habitants enterrent leurs morts dans un terrain vague, refusant de les éloigner du quartier.
3. Un silence institutionnel durable
Malgré l’ouverture d’une enquête promise par les autorités, aucune suite judiciaire n’a jamais été rendue publique. Les familles des victimes n’ont reçu ni réparation ni reconnaissance officielle. Des ONG locales et internationales ont dénoncé une impunité totale, mais les pressions politiques ont freiné toute initiative.
En 2011, à l’occasion du 20e anniversaire du massacre, des associations djiboutiennes ont tenté de raviver la mémoire. Des témoignages ont été recueillis, des marches silencieuses organisées. Mais le sujet reste sensible, peu évoqué dans les médias nationaux.
4. Une mémoire difficile à porter
Aujourd’hui, Arhiba est un quartier densément peuplé, traversé par le quotidien. Mais les stigmates demeurent. « On ne peut pas oublier. On ne doit pas oublier », répète une habitante, dont le frère figure parmi les disparus. Pour beaucoup, la tuerie d’Arhiba n’est pas seulement un épisode de violence : elle est devenue un symbole de l’injustice structurelle vécue par la communauté afar.
Le 18 décembre reste une date marquante pour les Djiboutiennes et les Djiboutiens attachés à la mémoire collective. En l’absence de reconnaissance officielle, la société civile continue de transmettre l’histoire orale, de génération en génération.
5. Une leçon non apprise ?
Trois décennies plus tard, les appels à la justice restent lettre morte. Le massacre d’Arhiba rappelle que l’impunité, lorsqu’elle est tolérée, laisse des cicatrices profondes. Pour certains observateurs, ce drame est aussi un avertissement : ignorer les griefs des communautés marginalisées peut nourrir des cycles de violence.
À Djibouti, la réconciliation nationale reste inachevée. Et la tuerie d’Arhiba, malgré son ampleur, demeure un événement largement méconnu hors des frontières. Une page d’histoire qui, pourtant, mériterait d’être écrite dans les manuels scolaires, et surtout, reconnue par la justice.
Hassan Cher
The English translation of the article in French.
Djibouti: The Arhiba Massacre, 18 December 1991 — A Forgotten Tragedy
On Wednesday, 18 December 1991, the Arhiba neighborhood on the outskirts of Djibouti City became the scene of a massacre carried out by Djiboutian security forces against Afar civilians. Between 40 and 60 people were killed, and dozens were reported missing. Thirty-three years later, justice has yet to be served.
At dawn, military vehicles surrounded the Arhiba district, which was predominantly inhabited by members of the Afar community. According to witnesses quoted by the French weekly Le Monde in its 27 December 1991 edition, members of the presidential guard—known as the “shaved heads”—entered the narrow streets of the neighborhood. What was officially described as a routine security operation quickly turned into a massacre. Armed men opened fire on civilians and dragged residents into trucks. The toll was devastating: nearly forty people were killed on the spot, and around twenty others disappeared.
1. Underlying Ethnic Tensions
The massacre took place against the backdrop of a Djibouti weakened by interethnic tensions. Since independence in 1977, Afars—mainly settled in the northern regions of the country—had denounced political and economic marginalization. In 1991, an Afar armed movement, the FRUD (Front for the Restoration of Unity and Democracy), emerged to demand greater inclusion. The government, led at the time by President Hassan Gouled Aptidon, perceived this movement as a separatist threat.
Arhiba, regarded as an Afar stronghold within Djibouti City, was therefore seen as a center of dissent. According to observers, the massacre of 18 December was intended to intimidate the Afar population and deter any form of support for the FRUD.
2. An Immediate Political Reaction
The massacre sent shockwaves through the political establishment. Seventeen Afar members of parliament withdrew from the National Assembly in protest after a motion calling for national dialogue was rejected. Mohamed Adabo Kako, a member of the political bureau of the ruling party, the People’s Rally for Progress (RPP), resigned, denouncing what he described as “the massacre of defenseless people.”
In the streets of Arhiba, despite profound grief, calm prevailed. “This cannot end here!” declared Hassan Ibrahim, a young unemployed man who had lost a relative, as quoted by Le Monde. Yet no riots broke out. Residents buried their dead in a vacant lot, refusing to remove them from the neighborhood.
3. A Prolonged Institutional Silence
Although the authorities announced the opening of an investigation, no judicial outcome was ever made public. The families of the victims received neither compensation nor official recognition. Local and international human rights organizations denounced total impunity, but political pressure stifled any meaningful initiative.
In 2011, on the occasion of the 20th anniversary of the massacre, Djiboutian civil society organizations attempted to revive public memory. Testimonies were collected and silent marches organized. Nevertheless, the issue remains sensitive and is rarely addressed in national media.
4. A Burdensome Memory
Today, Arhiba is a densely populated neighborhood, absorbed in the routines of daily life. Yet the scars remain. “We cannot forget. We must not forget,” says one resident whose brother is among the disappeared. For many, the Arhiba massacre is not merely an episode of violence; it has become a symbol of the structural injustice experienced by the Afar community.
December 18 remains a significant date for Djiboutians committed to preserving collective memory. In the absence of official recognition, civil society continues to pass on the story orally, from one generation to the next.
5. An Unlearned Lesson?
More than three decades later, calls for justice remain unanswered. The Arhiba massacre is a reminder that impunity, when tolerated, leaves deep and lasting wounds. For some observers, this tragedy also serves as a warning: ignoring the grievances of marginalized communities can fuel cycles of violence.
In Djibouti, national reconciliation remains incomplete. And the Arhiba massacre, despite its scale, remains largely unknown beyond the country’s borders—a page of history that deserves not only a place in school textbooks, but above all, recognition by justice.
Hassan Cher


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