Égypte/Djibouti/Éthiopie : ports et rivalités régionales, quand Ismaïl Omar Guelleh ravive la fracture entre Le Caire et Addis-Abeba

Dans la Corne de l’Afrique, la géographie n’est jamais neutre. Les ports, les routes commerciales et les alliances économiques y sont autant d’instruments de puissance que de leviers de pression politique. À ce titre, la récente intensification du partenariat entre Djibouti et l’Égypte, encouragée personnellement par le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, soulève de lourdes interrogations. Derrière le discours officiel de coopération économique se dessine une stratégie plus ambiguë : celle de manipulations régionales habituelles d’Ismail Omar Guelleh qui cette fois est susceptible d’alimenter — voire de raviver — la tension déjà profonde entre Le Caire et Addis-Abeba.
Depuis plus d’une décennie, l’Égypte et l’Éthiopie s’opposent frontalement autour du Grand barrage de la Renaissance (GERD). Pour l’Égypte, dépendante quasi exclusivement du Nil, le projet éthiopien est perçu comme une menace existentielle. Pour l’Éthiopie, il s’agit au contraire d’un symbole de souveraineté et de développement national. Ce contentieux structure aujourd’hui une rivalité stratégique qui dépasse la seule question de l’eau pour s’étendre aux alliances régionales, aux ports et à la sécurité de la mer Rouge.
C’est précisément dans ce contexte explosif que Guelleh invite aux investissements égyptiens à participer aux infrastructures portuaires de Djibouti, un corridor vital pour l’Éthiopie. Officiellement, il s’agit de projets logistiques, énergétiques et commerciaux : extension de terminaux, création de zones franches, centrales solaires, implantation bancaire. Mais dans une région où la frontière entre économie et géopolitique est ténue, ces initiatives ne peuvent être interprétées comme neutres.
Un chiffre résume à lui seul l’enjeu : plus de 90 % — et selon certaines estimations jusqu’à 95 % — du commerce maritime éthiopien transite par les ports de Djibouti. Pour Addis-Abeba, Djibouti n’est pas un partenaire parmi d’autres : c’est une artère vitale, un poumon économique. Toute modification de l’équilibre politique ou sécuritaire autour de ces infrastructures est donc immédiatement perçue comme une question de sécurité nationale.
En invitant l’Égypte — principal adversaire stratégique de l’Éthiopie — à investir massivement dans ces ports, Ismaïl Omar Guelleh envoie un signal troublant et dangereux. Même en l’absence de contrôle direct ou formel de la part du Caire, la simple présence égyptienne dans les infrastructures utilisées quasi exclusivement par l’Éthiopie suffit à introduire un facteur de suspicion, d’incertitude et de tension. Dans la logique d’Addis-Abeba, il s’agit d’une intrusion politique dans un corridor commercial censé rester stable et prévisible.
Pour l’Égypte, l’intérêt est évident. Privé de leviers efficaces dans le dossier du barrage, Le Caire cherche à déplacer le rapport de force vers d’autres théâtres : la mer Rouge, la Corne de l’Afrique, les ports stratégiques. En s’implantant à Djibouti, l’Égypte se rapproche physiquement et économiquement de l’un des points névralgiques de l’économie éthiopienne. Ce n’est pas une stratégie de confrontation directe, mais une pression indirecte.
Le rôle de Djibouti, et plus précisément celui de son président, apparaît alors central. Ismaïl Omar Guelleh se présente comme un arbitre opportuniste, ouvert à tous les partenariats. Pourtant, cette ouverture sélective ressemble de plus en plus à une diplomatie du déséquilibre. En jouant simultanément la carte éthiopienne — indispensable à l’économie djiboutienne — et la carte égyptienne, Djibouti s’expose à un dangereux jeu de dupes.
L’initiative d’Ismail Omar Guelleh contribue objectivement à réactiver la rivalité entre Le Caire et Addis-Abeba. En introduisant l’Égypte au cœur du principal corridor commercial éthiopien, il transforme une infrastructure économique en symbole géopolitique. Chaque quai, chaque terminal, chaque accord devient alors un message politique.
La Corne de l’Afrique n’a pas besoin de nouvelles lignes de fracture. Elle a besoin de stabilité, de corridors sécurisés et de coopération régionale sincère. En invitant l’Égypte à investir dans les ports de Djibouti sans tenir compte de l’extrême sensibilité éthiopienne, le régime de Guelleh prend le risque de semer la zizanie là où l’équilibre est déjà fragile.
Les dates et points essentiels :
- Djibouti a conclu ses accords portuaires avec l’Égypte le 28 décembre 2025.
Dimanche 28 décembre 2025 : signature officielle des accords portuaires, logistiques et énergétiques entre l’Égypte et Djibouti, lors de la visite au Djibouti International Free Trade Zone du ministre égyptien des Transports et de l’Industrie, Kamel Al-Wazir
Contenu des accords :
- Développement d’un terminal à conteneurs à Doraleh
- Création d’une zone logistique et franche
- Projets énergétiques associés, notamment une centrale solaire dédiée au port
- Partenariats entre entreprises égyptiennes (HCMLT, Elsewedy Electric) et entités djiboutiennes (DPFZA, GHIH)
- Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed est arrivé à Djibouti le dimanche 11 janvier 2026.
Cette visite avait une forte portée stratégique et politique, et non un simple caractère protocolaire. Elle répondait à trois objectifs majeurs :
Abiy Ahmed s’est rendu à Djibouti quelques semaines après la signature, le 28 décembre 2025, des accords portuaires et logistiques entre l’Égypte et Djibouti. Ces accords ont été perçus à Addis-Abeba comme une tentative indirecte de pression égyptienne sur l’Éthiopie, dans le contexte du conflit autour du barrage de la Renaissance (GERD).
La visite visait donc à :
- Clarifier les intentions de Djibouti,
- Rappeler que les ports djiboutiens sont vitaux pour l’économie éthiopienne,
- Éviter que Doraleh ne devienne un levier géopolitique contre Addis-Abeba.
Hassan Cher
The English translation of the article in French.
Egypt / Djibouti / Ethiopia: Ports and Regional Rivalries — When Ismaïl Omar Guelleh Reignites the Rift Between Cairo and Addis Ababa
In the Horn of Africa, geography is never neutral. Ports, trade routes, and economic alliances are as much instruments of power as they are levers of political pressure. In this context, the recent intensification of the partnership between Djibouti and Egypt—personally encouraged by Djiboutian President Ismaïl Omar Guelleh—raises serious questions. Behind the official rhetoric of economic cooperation lies a far more ambiguous strategy: one of Guelleh’s familiar regional maneuvers, which this time risks fueling—or even reigniting—the already deep-seated tension between Cairo and Addis Ababa.
For more than a decade, Egypt and Ethiopia have been locked in a direct confrontation over the Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD). For Egypt, which depends almost exclusively on the Nile, the Ethiopian project is perceived as an existential threat. For Ethiopia, by contrast, it represents a symbol of sovereignty and national development. This dispute now structures a broader strategic rivalry that extends beyond water issues to encompass regional alliances, ports, and Red Sea security.
It is precisely within this volatile context that Guelleh has invited Egyptian investment into Djibouti’s port infrastructure—a vital corridor for Ethiopia. Officially, these initiatives involve logistical, energy, and commercial projects: terminal expansions, the creation of free trade zones, solar power plants, and banking establishments. Yet in a region where the boundary between economics and geopolitics is exceedingly thin, such initiatives cannot be viewed as neutral.
One figure alone encapsulates the stakes: more than 90 percent—and according to some estimates up to 95 percent—of Ethiopia’s maritime trade transits through Djibouti’s ports. For Addis Ababa, Djibouti is not just another partner; it is a vital artery, an economic lifeline. Any shift in the political or security balance surrounding these infrastructures is therefore immediately perceived as a matter of national security.
By inviting Egypt—Ethiopia’s principal strategic adversary—to invest heavily in these ports, Ismaïl Omar Guelleh sends a troubling and potentially dangerous signal. Even in the absence of direct or formal control by Cairo, the mere Egyptian presence in infrastructures used almost exclusively by Ethiopia is enough to introduce suspicion, uncertainty, and tension. From Addis Ababa’s perspective, this amounts to a political intrusion into a commercial corridor that is supposed to remain stable and predictable.
For Egypt, the logic is clear. Having been deprived of effective leverage in the GERD dispute, Cairo has sought to shift the balance of power toward other arenas: the Red Sea, the Horn of Africa, and strategic ports. Establishing a foothold in Djibouti brings Egypt physically and economically closer to one of the nerve centers of the Ethiopian economy. This is not a strategy of direct confrontation, but rather one of indirect pressure.
Djibouti’s role—and more specifically that of its president—thus appears central. Ismaïl Omar Guelleh presents himself as an opportunistic broker, open to all partnerships. Yet this selective openness increasingly resembles a diplomacy of imbalance. By simultaneously playing the Ethiopian card—indispensable to Djibouti’s economy—and the Egyptian card, Djibouti is engaging in a risky double game.
Guelleh’s initiative objectively contributes to reactivating the rivalry between Cairo and Addis Ababa. By introducing Egypt into the heart of Ethiopia’s main commercial corridor, he transforms economic infrastructure into a geopolitical symbol. Every quay, every terminal, every agreement becomes a political message.
The Horn of Africa does not need new fault lines. It needs stability, secure corridors, and genuine regional cooperation. By inviting Egypt to invest in Djibouti’s ports without accounting for Ethiopia’s extreme sensitivity, the Guelleh regime risks sowing discord where the balance is already fragile.
Key Dates and Essential Points
1. Djibouti concluded its port agreements with Egypt on 28 December 2025.
- Sunday, 28 December 2025: Official signing of port, logistics, and energy agreements between Egypt and Djibouti, during a visit to the Djibouti International Free Trade Zone by Egypt’s Minister of Transport and Industry, Kamel Al-Wazir.
Content of the agreements:
- Development of a container terminal at Doraleh
- Creation of a logistics and free trade zone
- Associated energy projects, notably a solar power plant dedicated to the port
- Partnerships between Egyptian companies (HCMLT, Elsewedy Electric) and Djiboutian entities (DPFZA, GHIH)
2. Ethiopian Prime Minister Abiy Ahmed arrived in Djibouti on Sunday, 11 January 2026.
This visit carried strong strategic and political significance, far beyond mere protocol. It responded to three major objectives.
Abiy Ahmed traveled to Djibouti just weeks after the signing, on 28 December 2025, of the port and logistics agreements between Egypt and Djibouti. These agreements were perceived in Addis Ababa as an indirect attempt by Egypt to exert pressure on Ethiopia within the broader context of the GERD dispute.
The visit therefore aimed to:
- Clarify Djibouti’s intentions,
- Reiterate that Djiboutian ports are vital to the Ethiopian economy,
- Prevent Doraleh from becoming a geopolitical lever against Addis Ababa.
Hassan Cher


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