Djibouti : En 2006, Guelleh dit à Ali Khamenei et Mahmoud Ahmadinejad partager les mêmes positions sur les questions régionales et internationales

Depuis son accession au pouvoir en 1999, Ismaël Omar Guelleh a façonné une politique étrangère fondée sur l’équilibre entre grandes puissances. Officiellement allié des États-Unis — qui disposent à Djibouti de la base stratégique de Camp Lemonnier —, le régime djiboutien a simultanément renforcé ses liens avec la Chine et l’Iran. Cette diplomatie dite « multi-vectorielle » soulève toutefois des interrogations croissantes, notamment quant à l’alignement idéologique affiché avec Téhéran dès 2006.
- En 2006, une convergence assumée avec Téhéran
En 2006 (14 shahrivar 1385), lors d’une visite officielle en Iran, le président djiboutien a rencontré Ali Khamenei. Selon le compte rendu officiel iranien publié par le site du Guide suprême, Guelleh déclara que les « points de vue des deux pays sur les questions régionales et internationales sont communs » et qualifia la République islamique de « porte-drapeau de l’islam véritable » et de « seul pays résistant face aux ennemis de l’islam ». Lien : https://farsi.khamenei.ir/news-content?id=1413
Ces propos ne relèvent pas d’une simple formule diplomatique. En 2006, l’Iran était déjà au cœur de tensions internationales concernant son programme nucléaire et son rôle régional. Affirmer publiquement une convergence de vues sur les dossiers internationaux impliquait une proximité politique assumée avec Téhéran.
2. Djibouti, pivot stratégique et double jeu international
La position géographique de Djibouti, à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb, en fait un acteur clé du commerce maritime mondial et de la sécurité régionale. Les États-Unis y maintiennent leur principale base africaine, tandis que la Chine y a ouvert en 2017 sa première base militaire outre-mer.
Dans ce contexte, la posture de Guelleh apparaît de plus en plus ambivalente. Alors que Washington considère l’Iran comme un acteur déstabilisateur majeur au Moyen-Orient, le président djiboutien a publiquement manifesté une proximité politique avec Téhéran, tout en continuant à bénéficier de la présence militaire américaine sur son territoire.
3. Les frappes américaines en Somalie : un révélateur
Les récentes frappes américaines contre des groupes jihadistes en Somalie ont suscité des réactions indécises de la part des autorités djiboutiennes. Selon son interview au JeuneAfrique n°3158, février-mars 2026 et l’article publié par HCH24 en février 2026, Guelleh aurait adopté une posture critique vis-à-vis de ces opérations, mettant en avant la souveraineté régionale et la nécessité de solutions africaines.
Si la prudence diplomatique est compréhensible, cette position s’inscrit dans une continuité idéologique : défiance envers les interventions occidentales, insistance sur la responsabilité des puissances étrangères dans l’instabilité régionale — un discours qui rejoint largement la rhétorique iranienne.
4. Les réseaux pro-iraniens et soutiens aux Houthis
Le document du Parti Démocrate Djiboutien (PADD) et les rapports de l’UDDESC exposent des accusations graves : facilitation de flux financiers iraniens vers les Houthis au Yémen, existence de circuits de transferts via des familles yéménites installées à Djibouti, et implication d’éléments de la Garde républicaine et de la présidence djiboutienne dans des trafics d’armes.
Les Houthis, officiellement appelés Ansar Allah, sont considérés par plusieurs pays occidentaux comme un proxy régional de l’Iran. Le rapport évoque des montants mensuels pouvant atteindre plusieurs millions de dollars transitant par Djibouti. Leur cohérence avec l’alignement politique affiché en 2006 nourrit les soupçons d’une orientation stratégique durable.
5. La question du chiisme à Djibouti
Historiquement, Djibouti est majoritairement sunnite de rite chaféite. Selon le rapport fourni, la diffusion du chiisme à partir de 2014 aurait bénéficié d’une certaine tolérance, voire d’un soutien indirect du pouvoir.
Des figures religieuses formées en Iran auraient obtenu des positions d’influence locale. Toutefois, la concomitance entre l’intensification des relations avec l’Iran et l’émergence d’activités chiites visibles interroge sur la dimension idéologique de la politique extérieure djiboutienne.
6. L’incident de Pékin (2019) et l’hostilité symbolique envers Washington
Le rapport mentionne également un épisode survenu le 25 avril 2019 lors d’une réception diplomatique à Pékin : une projection vidéo aurait représenté une flèche « explosant » la carte des USA et la tête du président américain de l’époque. Il est allégué que Guelleh aurait formulé des commentaires approbateurs. Ils traduisent un niveau d’hostilité symbolique incompatible avec le statut d’allié stratégique des États-Unis.
7. Une stratégie de survie ou un alignement idéologique ?
Deux lectures sont possibles.
La première y voit un pragmatisme extrême : Guelleh maximise les bénéfices tirés de la rivalité entre grandes puissances, monnayant la position stratégique de son pays.
La seconde — renforcée par la déclaration explicite de 2006 — suggère un alignement idéologique plus profond avec la vision iranienne d’un ordre international opposé à l’hégémonie occidentale.
Le fait d’avoir déclaré au plus haut niveau iranien partager les mêmes positions sur les questions régionales et internationales constitue un élément central. Cette affirmation ne peut être réduite à une simple courtoisie protocolaire : elle inscrit Djibouti dans une proximité politique assumée avec Téhéran à un moment où l’Iran était déjà engagé dans une confrontation stratégique avec Washington.
8. Conclusion
L’action de Ismaël Omar Guelleh révèle une constante : maintenir le pouvoir mafieux par une diplomatie d’équilibriste, quitte à cultiver des alliances idéologiquement contradictoires.
La déclaration de 2006 face à Ali Khamenei et Mahmoud Ahmadinejad demeure un jalon clé. Elle démontre qu’au-delà du pragmatisme économique, une convergence politique assumée a été publiquement revendiquée.
Reste à savoir si cette orientation constitue une stratégie de survie d’un régime mafieux dans un environnement géopolitique instable, ou le signe d’un repositionnement plus profond de Djibouti dans l’orbite irano-chinoise. Dans les deux cas, l’ambiguïté persistante fragilise la crédibilité internationale du pays et nourrit les interrogations sur la cohérence de son partenariat avec l’Occident.
Hassan Cher
The English translation of the article in French.
Djibouti: In 2006, Guelleh Told Ali Khamenei and Mahmoud Ahmadinejad That They Shared the Same Positions on Regional and International Issues
Since assuming power in 1999, Ismaïl Omar Guelleh has shaped a foreign policy based on balancing major powers. Officially allied with the United States—which maintains its strategic base, Camp Lemonnier, in Djibouti—the Djiboutian regime has simultaneously strengthened ties with China and Iran. This so-called “multi-vector” diplomacy, however, has raised growing questions, particularly regarding the ideological alignment publicly expressed with Tehran as early as 2006.
1. In 2006: An Openly Acknowledged Convergence with Tehran
In 2006 (14 Shahrivar 1385), during an official visit to Iran, the Djiboutian president met with Ali Khamenei. According to the official Iranian account published on the Supreme Leader’s website, Guelleh stated that the “views of the two countries on regional and international issues are common,” and described the Islamic Republic as the “standard-bearer of true Islam” and the “only country resisting the enemies of Islam.” Link: https://farsi.khamenei.ir/news-content?id=1413
Such remarks went beyond routine diplomatic courtesy. In 2006, Iran was already at the center of international tensions over its nuclear program and regional role. Publicly affirming a convergence of views on international matters implied a deliberate political closeness to Tehran.
2. Djibouti: Strategic Pivot and International Double Game
Djibouti’s geographic position at the entrance to the Bab el-Mandeb strait makes it a key actor in global maritime trade and regional security. The United States maintains its primary African military base there, while China opened its first overseas military base in Djibouti in 2017.
In this context, Guelleh’s posture appears increasingly ambivalent. While Washington views Iran as a major destabilizing actor in the Middle East, the Djiboutian president has publicly demonstrated political proximity to Tehran, even as he continues to benefit from the American military presence on Djiboutian soil.
3. U.S. Airstrikes in Somalia: A Revealing Indicator
Recent U.S. airstrikes against jihadist groups in Somalia have reportedly drawn cautious and at times critical reactions from Djiboutian authorities. According to his interview in Jeune Afrique (No. 3158, February–March 2026) and an article published by HCH24 in February 2026, Guelleh adopted a critical stance toward these operations, emphasizing regional sovereignty and the need for African-led solutions.
While diplomatic prudence is understandable, this position reflects ideological continuity: skepticism toward Western interventions and an emphasis on foreign powers’ responsibility for regional instability—a narrative that closely echoes Iranian rhetoric.
4. Pro-Iranian Networks and Support for the Houthis
A document from the Djiboutian Democratic Party (PADD) and reports by UDDESC outline serious allegations: facilitation of Iranian financial flows to the Houthis in Yemen, transfer channels operating through Yemeni families based in Djibouti, and the involvement of elements of the Republican Guard and the Djiboutian presidency in arms trafficking.
The Houthis, officially known as Ansar Allah, are regarded by several Western countries as a regional proxy of Iran. The report refers to monthly sums allegedly reaching several million dollars transiting through Djibouti. The consistency between these allegations and the political alignment expressed in 2006 reinforces suspicions of a long-term strategic orientation.
5. The Question of Shiism in Djibouti
Historically, Djibouti has been predominantly Sunni, following the Shafi‘i school of jurisprudence. According to the referenced report, the spread of Shiism from 2014 onward may have benefited from a degree of tolerance—or even indirect support—from the authorities.
Religious figures trained in Iran reportedly obtained positions of local influence. The simultaneity between intensified relations with Iran and the emergence of visible Shiite activities raises questions about the ideological dimension of Djibouti’s foreign policy.
6. The Beijing Incident (2019) and Symbolic Hostility Toward Washington
The report also mentions an episode that allegedly occurred on April 25, 2019, during a diplomatic reception in Beijing: a video projection reportedly depicted an arrow “exploding” the map of the United States and the head of the then-American president. It is alleged that Guelleh made approving remarks.
If accurate, such conduct would signal a level of symbolic hostility incompatible with Djibouti’s status as a strategic ally of the United States.
7. Survival Strategy or Ideological Alignment?
Two interpretations are possible.
The first sees extreme pragmatism: Guelleh maximizes the benefits derived from rivalry among major powers, leveraging his country’s strategic position.
The second—reinforced by the explicit 2006 declaration—suggests a deeper ideological alignment with the Iranian vision of an international order opposed to Western hegemony.
Declaring at the highest level of the Iranian leadership that Djibouti shared the same positions on regional and international issues constitutes a central element. This statement cannot be reduced to mere protocol courtesy; it placed Djibouti in openly acknowledged political proximity to Tehran at a time when Iran was already engaged in strategic confrontation with Washington.
8. Conclusion
The actions of Ismaïl Omar Guelleh reveal a consistent objective: maintaining power through a balancing diplomacy, even at the cost of cultivating ideologically contradictory alliances.
The 2006 declaration to Ali Khamenei and Mahmoud Ahmadinejad remains a key milestone. It demonstrates that, beyond economic pragmatism, a deliberate political convergence was publicly asserted.
Whether this orientation reflects a survival strategy by a regime operating in a volatile geopolitical environment, or signals a deeper repositioning of Djibouti within an emerging Iran–China axis, remains an open question. In either case, the persistent ambiguity undermines the country’s international credibility and fuels questions regarding the coherence of its partnership with the West.
Hassan Cher


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