Chine/Djibouti/USA : Pourquoi Djibouti est-il devenu le nouvel enjeu de la rivalité sino-américaine ?

Petit État de la Corne de l’Afrique, Djibouti est devenu en moins de deux décennies un pivot stratégique majeur. Sa transformation en théâtre central de la rivalité entre les États-Unis et la Chine repose sur un facteur clé : sa géographie. Situé au débouché du détroit de Bab el-Mandeb, il contrôle l’un des points de passage les plus sensibles du commerce mondial reliant la mer Rouge à l’océan Indien.
Un verrou maritime vital
Le détroit de Bab el-Mandeb constitue un corridor stratégique entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient. Une part considérable des flux énergétiques mondiaux y transite, notamment le pétrole du Golfe à destination de l’Europe. Toute perturbation dans cette zone affecte immédiatement les marchés internationaux.
Pour Washington comme pour Pékin, assurer la sécurité de cette route maritime est un impératif stratégique. Djibouti offre un point d’observation et de projection idéal pour surveiller les mouvements navals, lutter contre la piraterie et garantir la liberté de navigation.
La base américaine : un ancrage ancien
Depuis 2002, les États-Unis exploitent Camp Lemonnier, leur seule base militaire permanente en Afrique. Elle constitue le centre névralgique des opérations du United States Africa Command (AFRICOM). Drones, forces spéciales et capacités de renseignement y sont déployés pour intervenir en Somalie, au Yémen ou dans la région sahélienne.
Pour les États-Unis, Djibouti est bien plus qu’une simple base : c’est un maillon essentiel de leur architecture militaire globale reliant l’Europe, le Golfe et l’Indo-Pacifique.
L’entrée de la Chine : un tournant stratégique
L’équilibre régional change en 2017 lorsque Pékin inaugure la People’s Liberation Army Support Base in Djibouti, première base militaire chinoise à l’étranger. Officiellement destinée au soutien logistique des missions anti-piraterie et humanitaire, elle marque en réalité l’entrée de la Chine dans une stratégie de projection militaire extra-régionale.
Cette implantation s’inscrit dans la dynamique de la Belt and Road Initiative, vaste programme d’infrastructures destiné à sécuriser les corridors commerciaux reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Djibouti devient ainsi un nœud à la fois militaire et logistique dans la stratégie maritime chinoise.
Une cohabitation sous tension
La particularité de Djibouti tient à la proximité inédite des deux bases. Quelques kilomètres seulement séparent les installations américaines et chinoises. Cette situation crée un environnement de surveillance mutuelle permanente, où renseignement, capacités électroniques et observation stratégique jouent un rôle central.
Pour Washington, la montée en puissance chinoise en Afrique représente un défi direct à son influence traditionnelle. Pour Pékin, la base de Djibouti symbolise sa transformation en puissance navale globale, capable d’opérer loin de ses côtes.
Une rivalité élargie au Moyen-Orient
La valeur stratégique de Djibouti s’accroît dans un contexte régional instable. Les tensions autour de l’Iran, les attaques contre la navigation commerciale en mer Rouge ou les crises au Yémen renforcent l’importance des capacités de projection rapide.
Dans l’hypothèse d’une escalade impliquant les États-Unis ou leurs alliés, Camp Lemonnier pourrait servir de plateforme de soutien logistique, de ravitaillement ou de redéploiement vers le Golfe. De son côté, la base chinoise permet à Pékin d’assurer la protection de ses routes commerciales et de ses navires dans l’océan Indien sans dépendre d’infrastructures étrangères.
Ainsi, même si Djibouti n’est pas directement impliqué dans ces conflits, il constitue un arrière-plan stratégique indispensable aux grandes puissances.
Djibouti : acteur ou terrain de jeu ?
Pour Djibouti, cette concentration militaire est à la fois une opportunité et un risque. Les loyers versés par les puissances étrangères représentent une source majeure de revenus pour l’État. Le pays accueille également des forces françaises, japonaises et italiennes, renforçant son statut de plateforme sécuritaire internationale.
Mais cette dépendance pose une question de souveraineté. En cas de confrontation majeure entre Washington et Pékin, le territoire pourrait devenir un point de pression stratégique.
Sous la présidence de Ismaïl Omar Guelleh, au pouvoir depuis 1999, Djibouti a progressivement intensifié ses liens économiques et politiques avec la Chine. Pékin est devenu l’un des principaux créanciers du pays, finançant des infrastructures majeures, notamment portuaires et ferroviaires, ce qui a renforcé son influence structurelle dans l’économie nationale. Les visites officielles et les accords stratégiques bilatéraux se sont multipliés ces dernières années, traduisant un rapprochement diplomatique assumé. Cette dynamique alimente, du côté occidental, l’idée que le régime djiboutien penche de plus en plus vers Pékin.
Un symbole de la compétition mondiale
Djibouti illustre une mutation plus large de la rivalité sino-américaine. Celle-ci ne se limite plus au commerce ou à la technologie ; elle s’étend aux bases militaires, aux ports et aux routes maritimes. La Corne de l’Afrique, autrefois périphérique dans les grands équilibres mondiaux, devient un espace clé de la compétition entre puissances.
En définitive, Djibouti est devenu un enjeu central parce qu’il concentre trois dimensions stratégiques : contrôle des routes maritimes, projection militaire et sécurisation des infrastructures économiques. Dans un monde marqué par la multipolarité et les tensions régionales, ce petit État aride occupe désormais une place disproportionnée par rapport à sa taille.
La rivalité sino-américaine à Djibouti n’est donc pas un phénomène local : elle est le reflet d’un basculement géopolitique global où chaque détroit, chaque port et chaque base militaire deviennent des pièces maîtresses de l’équilibre international.
Hassan Cher
The English translation of the article in French.
China/Djibouti/United States: Why Has Djibouti Become the New Arena of Sino-American Rivalry?
A small state in the Horn of Africa, Djibouti has, in less than two decades, emerged as a major strategic pivot. Its transformation into a central theater of rivalry between the United States and China rests on a single decisive factor: geography. Located at the southern entrance to the Bab el-Mandeb Strait, Djibouti controls one of the world’s most sensitive maritime chokepoints, linking the Red Sea to the Indian Ocean.
A Vital Maritime Chokepoint
The Bab el-Mandeb Strait serves as a strategic corridor between Europe, Asia, and the Middle East. A substantial share of global energy flows passes through it, particularly Gulf oil shipments bound for Europe. Any disruption in this corridor has immediate repercussions on international markets.
For both Washington and Beijing, securing this maritime route is a strategic imperative. Djibouti offers an ideal platform for monitoring naval movements, combating piracy, and safeguarding freedom of navigation.
The U.S. Base: A Long-Standing Anchor
Since 2002, the United States has operated Camp Lemonnier, its only permanent military base in Africa. The installation serves as the operational hub for United States Africa Command (AFRICOM). Drones, special forces, and intelligence assets are deployed from Djibouti to support operations in Somalia, Yemen, and the broader Sahel region.
For the United States, Djibouti represents far more than a single overseas facility; it is a critical node in a global military architecture linking Europe, the Gulf, and the Indo-Pacific.
China’s Entry: A Strategic Turning Point
The regional balance shifted in 2017 when Beijing inaugurated the People’s Liberation Army Support Base in Djibouti, China’s first permanent overseas military installation. Officially designated as a logistics hub supporting anti-piracy and humanitarian missions, it in fact signaled China’s entry into sustained extra-regional power projection.
This development aligns with the broader framework of the Belt and Road Initiative, an expansive infrastructure program designed to secure trade corridors linking Asia, Africa, and Europe. Djibouti has consequently become both a military and logistical node within China’s expanding maritime strategy.
Coexistence Under Tension
Djibouti’s uniqueness lies in the unprecedented proximity of the two bases. Only a few kilometers separate the American and Chinese facilities. This closeness has created an environment of continuous mutual surveillance, where intelligence gathering, electronic capabilities, and strategic monitoring play a central role.
For Washington, China’s growing footprint in Africa represents a direct challenge to its traditional influence. For Beijing, the Djibouti base symbolizes its evolution into a global naval power capable of operating far beyond its immediate periphery.
A Rivalry Extending into the Middle East
Djibouti’s strategic value has grown further amid regional instability. Tensions surrounding Iran, attacks on commercial shipping in the Red Sea, and recurring crises in Yemen underscore the importance of rapid deployment capabilities.
In the event of escalation involving the United States or its allies, Camp Lemonnier could serve as a logistical support platform, refueling point, or staging ground for redeployment toward the Gulf. Conversely, the Chinese base enables Beijing to secure its maritime trade routes and naval assets in the Indian Ocean without reliance on foreign infrastructure.
Thus, although Djibouti is not directly involved in these conflicts, it constitutes an indispensable strategic backdrop for major powers operating in the region.
Djibouti: Strategic Actor or Geopolitical Playground?
For Djibouti, the concentration of foreign military forces represents both opportunity and risk. Rental payments from foreign powers constitute a major source of state revenue. The country also hosts French, Japanese, and Italian forces, reinforcing its status as an international security platform.
Yet this dependency raises questions of sovereignty. In the event of a major confrontation between Washington and Beijing, Djibouti’s territory could become a focal point of strategic pressure.
Under the presidency of Ismaïl Omar Guelleh, in power since 1999, Djibouti has steadily deepened its economic and political ties with China. Beijing has become one of the country’s principal creditors, financing major port and railway infrastructure projects that have strengthened its structural influence over the national economy. High-level official visits and bilateral strategic agreements have multiplied in recent years, reflecting a deliberate diplomatic rapprochement. From a Western perspective, this trend has fueled the perception that the Djiboutian leadership is increasingly aligned with Beijing.
A Symbol of Global Competition
Djibouti exemplifies the broader transformation of Sino-American rivalry. No longer confined to trade or technological competition, it now extends to military bases, ports, and maritime routes. The Horn of Africa, once peripheral to global power dynamics, has become a key arena of strategic competition.
Ultimately, Djibouti has become a central stake because it concentrates three strategic dimensions: control of maritime routes, military power projection, and the protection of critical economic infrastructure. In a world shaped by multipolarity and regional tensions, this small arid state now occupies a role disproportionate to its size.
The Sino-American rivalry in Djibouti is therefore not a local phenomenon; it reflects a broader geopolitical shift in which every strait, every port, and every military base has become a decisive element in the evolving global balance of power.
Hassan Cher


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