Abdourahman Boreh: « A Djibouti, Omar Guelleh se comporte comme un dictateur »

Abdourahman Boreh: « A Djibouti, Omar Guelleh se comporte comme un dictateur »

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Pascal Airault – 27 février 2017 à 15h08 – l’opinion.fr

Pour sa première visite depuis dix ans en France, Ismaïl Omar Guelleh est reçu mardi matin à l’Elysée par François Hollande. Les opposants en exil en France interpellent le président français sur la situation des droits de l’Homme dans le pays. Ancien très proche du président djiboutien aujourd’hui en procès contre l’Etat de Djibouti, l’homme d’affaires Abdourahman Boreh raconte en exclusivité à l’Opinion les dérives autocratiques et économiques de Guelleh.

En 2014, Djibouti a accusé DP World de vous avoir versé des pots-de-vin pour l’obtention d’une concession de 50 ans du terminal portuaire djiboutien, le Doraleh Container Terminal…

La Cour internationale d’arbitrage de Londres (LCIA) a exonéré, le 21 février 2017, la société DP World de toutes accusations de réalisation de paiements illégaux. Il s’agissait de fausses accusations, aux motivations politiques. Ce terminal à conteneurs est vital pour l’économie djiboutienne. Il sert aussi de hub de transbordement pour la sous-région. J’ai été l’initiateur de ce partenariat avec DP World. Les investissements de Doraleh Container Terminal ont coûté plus de 400 millions de dollars, entièrement remboursés aux banques londoniennes qui ont octroyé les prêts. Ce terminal est sorti de terre en trois ans. Il est le premier employeur de Djibouti avec presque 1 000 salariés et rapportait, dès le départ, 80 millions de dollars par an. DP World a continué de gérer le Port de Doraleh durant la procédure d’arbitrage. Cette décision de justice est une victoire pour le peuple djiboutien, victime d’un système judiciaire dévoyé. Le chef de l’État a perdu sa vision économique et politique au profit de ses intérêts personnels. Il pense s’en sortir en vendant le pays aux Chinois qui ont dorénavant une base militaire au même titre que les Français et les Américains. Il leur donne des marchés de gré à gré, sans appels d’offres, il endette et brade le pays. La dette atteint 86 % du PNB et le chômage touche 65 % de la population active.

Avant d’être votre ennemi, le président Omar Guelleh n’était-il pas un ami avec lequel votre destin était lié ?

Né à l’hôpital de Djibouti il y a 56 ans, je viens d’une famille de notables. Mon grand-père, Mahmoud Boreh, était un important commerçant de la région en commodités (bétails, tannerie, café, sucre, haricot…). Mon père était concessionnaire de véhicules étrangers, négociant en meuble et dans la construction. J’ai réalisé une partie de mes études en Éthiopie sous le règne de Haïlé Sélassié, puis à Londres en économie et mathématiques, à la Kilburn University. Adolescent, j’ai connu Omar Guelleh dès 1974. Il était de treize ans mon aîné, simple policier qui a par la suite dirigé la police secrète. Après l’indépendance en 1977, il est devenu chef de cabinet de son oncle, le président Hassan Gouled Aptidon. Je le voyais quand je rentrais, pendant mes vacances scolaires. La sœur de ma grand-mère était mariée à son père. Nos familles se fréquentaient donc et il venait souvent à la maison paternelle, le week-end. C’était l’homme des Français. Il a renforcé progressivement son emprise sur le pays. Son oncle était âgé et malade. Il est devenu le candidat pour la présidentielle de 1999. J’ai financé sa campagne à hauteur de deux millions de dollars. A l’époque, il m’écoutait. Nous étions proches et voisins, avions une certaine synergie. J’ai cru que l’on pourrait développer le pays, attirer des investisseurs, créer des partenariats, améliorer le niveau de vie de la population. J’ai créé Djibouti Dry Port (Port sec) avant de vendre 40 % de ma société à JAFZA, la zone franche de Dubaï. Avec Omar Guelleh, nous avons lancé la construction du Djibouti Palace Kempinski en 2006, bâti une autoroute, les terminaux portuaires. En tout, nous avons réalisé neuf grands projets d’infrastructures en onze ans.

A quand remonte votre brouille ?

Notre désaccord date de 2007. Il voulait changer la Constitution pour réaliser un troisième mandat. Je lui ai dit les yeux dans les yeux, à plusieurs occasions, que cela n’était pas une bonne idée, que ce serait un mauvais signal pour les investisseurs. La suite m’a donné raison. Des groupes comme Total, Exxon Mobil, Shell, BNP et Crédit Agricole ont fermé, vendu ou réduit fortement leurs activités. Les grandes sociétés d’assurances ont quitté le pays. Seul DP World, lié par un contrat de concession, reste pour gérer le terminal à conteneurs. Personne n’investit en raison de la mauvaise gouvernance et de l’ingérence du pouvoir.

Que vous a répondu le chef de l’État à l’époque ?

Il m’a envoyé ses ministres et ses parlementaires pour me faire changer d’avis et adhérer à son projet de changement de la Constitution. J’ai quelque peu infléchi ma position et lui ai proposé de se retirer de sa fonction présidentielle pendant cinq ans, comme Vladimir Poutine en Russie, avant de se représenter. Mais lui voulait la présidence à vie. Peut-être de peur d’être poursuivi en justice ? J’ai alors convaincu le Premier ministre. Nous lui avons réexpliqué que cette solution était perdante pour lui, vis-à-vis des autres responsables politiques et des hommes d’affaires. Le pouvoir m’a alors progressivement intimidé, a bloqué les projets de mon groupe pour me mettre la pression. J’ai démissionné de la présidence de l’Autorité des ports et des Zones franches en 2008 et suis parti vivre à Dubaï. Omar Guelleh a ensuite instrumentalisé une justice à ses ordres qui m’a condamné à 23 crimes dont terrorisme, évasion fiscale, corruption… Tous les chefs d’inculpation y sont passés, au tribunal de Londres. Et la justice britannique l’a débouté avec toute la rigueur anglo-saxonne. Résultat : une perte de 105 millions de dollars, en frais d’avocats et de justice, que les autorités auraient mieux fait d’investir dans le bien être des Djiboutiens.

Avez-vous des ambitions politiques ?

Beaucoup me demandent de me présenter à la présidentielle mais cela ne m’intéresse pas. Djibouti a des hommes capables de mener la destinée du pays. Mais Omar Guelleh et sa famille ont mis la main sur le pouvoir et les richesses. Les Djiboutiens ne connaissent que lui et son oncle comme dirigeants depuis l’indépendance. En réalité, Guelleh se comporte comme un dictateur et ne supporte pas la moindre défiance. Ça le rend fou. Il est prêt à dépenser tout l’argent du pays pour satisfaire son ego, assouvir une vengeance personnelle et avoir raison face à une seule personne.

Est-il prêt à faire disparaître des opposants ou personnalités gênantes comme le juge français Borrel en 1995 ?

L’affaire du magistrat Borrel n’est qu’un crime parmi d’autres. Il y a le massacre de plus de 60 civils afar, le 18 décembre 1991, à Arhiba et celui de Buldhuqo ou des membres de la tribu issa ont été tués, le 21 décembre 2015. Il y a aussi le cas d’Abdillahi Ahmed, torturé pendant 10 jours et mort en prison. Guelleh ne tolère pas la moindre opposition, même de ceux qui vivent en exil. La répression est violente. Le prisonnier le plus célèbre est Mohamed Ahmed, dit « Jabha », privé de libertés depuis 7 ans. Le peuple doit prendre en main son destin. Le système doit changer. On doit revenir à deux mandats, la Banque centrale doit être indépendante. Il faut instaurer un régime parlementaire. Aujourd’hui, Guelleh est un homme seul. Il est en procès avec l’opérateur portuaire historique de Dubaï, la relation est difficile avec la France et les États-Unis. Il a des ennemis partout.


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Authored by: Hassan Cher Hared

Hassan Cher Hared