Djibouti : La corruption au cœur de l’administration djiboutienne

La corruption au cœur de l’administration djiboutienne  « Elles sont vastes parce que nous sommes à genoux ! Levons-nous!  »  Si aujourd’hui une réforme pour combattre la corruption à Djibouti, est plus que jamais nécessaire, la question est de savoir comment celle-ci peut être menée à terme? Permettez-moi d’apporter quelques réflexions et éléments de réponse. Il semble bien que l’argent permette de tout acheter, une voiture, une maison, un juge, la liberté d’un homme. Les valeurs morales, les personnes ne font pas partie de la sphère des marchandises. Un bonheur qui s’achète n’est pas un véritable bonheur. Montaigne soulignait que l’on était plus heureux lorsqu’on était dénué de tout. Avant lui, nombre de penseurs, de Socrate à Epictète en passant par le prophète Mohammed (SAW), ont mis en acte ce précepte. Vivant avec le juste nécessaire, ils ont montré que la quête de la vérité et de la liberté n’avait que faire de l’argent.

L’argent peut tout acheter dès lors que l’on fait fi des notions de droit, de justice et de morale. Acheter ce qui peut l’être, voilà ce qui s’appelle de la corruption. On distingue habituellement dans l’analyse, la corruption privée – par exemple les affaires frauduleuses entre entreprises – et la corruption publique, qui implique des agents de l’Etat. Quand le système de la corruption s’installe au cœur d’une économie, il est rare que l’État ne soit pas concerné d’une manière ou d’une autre par tout bakchich donné ou reçu. L’idée de corruption appartient à une pensée juridique géographiquement et historiquement située : elle est liée en particulier au type de domination légale et rationnelle qui a triomphé en Occident. Il ne peut y avoir corruption sans une idéologie de service public. Or, cette conception du monde, fondée sur une claire distinction entre la chose publique et l’intérêt privé du monarque, était largement étrangère aux sociétés africaines précoloniales. La corruption, devenue un mode de vie dans les années 1980, a des effets néfastes à moyen terme : les effets économiques, mais les dommages les plus graves sont peut-être moraux. L’égalité devant la loi n’a plus de sens ; l’opinion publique djiboutienne ne condamne plus l’argent acquis frauduleusement, mais seulement la maladresse de celui qui est pris la main dans le sac.

Par conséquent, à Djibouti, la corruption illustre à mon sens les limites d’une régulation politique axée sur la survie d’un système de gouvernement personnel au mépris de tout impératif d’intérêt général et de long terme. L’un des obstacles majeurs à la lutte contre la corruption réside dans l’irrespect par les administrations publiques du droit à l’information. La transparence dans la gestion des affaires publiques peut être améliorée de manière sensible par l’introduction d’une culture de communication dans l’administration. Cela montre combien « la corruption » est une modalité de la lutte sociale, au sens plein du terme, et combien elle repose sur une vive conscience politique de l’inégalité. Autrement dit, elle nécessite d’être comprise pour ce qu’elle est : un mode de conquête brutal, par une minorité agissante et désespérée, des richesses de l’Etat. Cette criminalisation de l’Etat risque de surprendre et de choquer bon nombre d’observateurs. Et puisque le règne de la terreur a été instituée en méthode de gouvernement, quoi de plus naturel que de voir éclore un fascisme mussolinien à Djibouti?

Cependant et curieusement, personne ne souffle mot aujourd’hui, des méfaits du despotisme Guéllien dont les liquidations physiques et les génocides tant au Nord qu’au Sud de Djibouti causèrent des milliers de victimes. On ne peut que relever le cynisme d’une telle position. Les intérêts des parties en cause sont si intimement imbriqués qu’on retrouve toujours, en fin de compte, les éléments qui constituent la trame d’une alliance stratégique entre, d’un côté, la France, les USA et de l’autre, Djibouti. C’est une assurance de pouvoir compter sur ces puissances mondiales qui permet au cleptomane éhonté de narguer les lois internationales, convaincu de son impunité. Le jeu commence à paraître un peu lassant au public qui découvre que les manipulateurs et les pantins sont reliés par un même fil. Le fil de la supercherie et de la complicité. Il est choquant de constater que des pays occidentaux, réputés incarner le génie d’une civilisation humaine dans son plein épanouissement, s’adonner à des actes aussi peu conformes à la conscience que ceux qui ont été commis contre le peuple djiboutien. Mais où sont passés les pétitionnaires, les scandalisés et autres pleureuses ? Leur silence m’assourdit.

Dans un système où la corruption et le clientélisme constituent la règle, celui qui ne joue pas le jeu est traité comme une brebis galeuse. Le débat sur la corruption à Djibouti comme ressource doit prendre en compte la logique du clientélisme politique. Les individus cooptés dans la clientèle du « Big Brother » cherchent d’abord à satisfaire leur intérêt personnel et celui de leur proche parentèle ; ils ne défendent pas nécessairement l’intérêt de toute leur famille ou de tout leur clan. Ils doivent leur position éminente moins à leurs talents qu’à la faveur du « Big Brother ». IOG (1) sélectionne ses « élus » en fonction de plusieurs critères pertinents sous l’angle de la domination personnelle : loyauté manifeste envers le régime (les ministres Bodeh, Djama Télé et Dr Nabil, et autres), appartenance clanique et régionale (Ministres larbins Ilyas Moussa, Hassan Gacanlo, Abdi Houssein, Ali Yacoub . . . ) ou encore activité professionnelle, afin de donner l’apparence d’une représentation fidèle du peuple djiboutien. Rares sont ceux qui, au nom d’un idéal moral, résistent à l’appât du gain, les hommes étant tous guidés par l’intérêt personnel. La clientèle personnelle d’IOG n’a pas été constituée exclusivement sur la base de l’appartenance clanique, elle a été forgée tout au long de sa carrière et non dans les années 1990.Plus que tout autre, IOG a usé magistralement des mariages politiques pour cimenter les alliances au sein de l’élite dirigeante, ainsi que pour élargir sa clientèle et par là son influence dans chaque clan. Pour conquérir et conserver le pouvoir, tous les moyens sont bons pour IOG. Un prince qui fait preuve de faiblesse court à sa perte.

À en juger, les révélations quotidiennes sur les infamies que commettent les milices iogistes et les excès auxquels ils se livrent, notamment sur le Nord de Djibouti, semblent tourner assez mal pour IOG.La grande masse de la population djiboutienne semble en fin de compte ne pas tellement « relise » (apprécier) ce régime totalitaire, avec ses lois de déportation octroyées, qui a décidé de mener une guerre insane contre une partie de son peuple. Ce terrorisme d’État sans foi ni loi se développe trop rapidement et s’étale avec trop d’impudeur. Face à l’impressionnante machine de propagande du régime et de ses relais, serions-nous capables d’opposer la vérité des faits et la volonté d’aller jusqu’au bout pour faire éclater cette vérité, de dénoncer les atteintes graves aux droits de l’Homme qu’engendrait la politique d’éradication quand d’autres se taisaient (le sophiste Me Aref, le philanthrope Me Martinet), versaient dans l’indignation sélective ou plus grave, approuvaient et applaudissaient (les prostitués politiques. Avec le temps et grâce à cette volonté inébranlable des Djiboutiennes et Djiboutiens dignes, militant(e)s des droits de la personne humaine, intellectuels et autres, le mur de la désinformation s’est largement lézardé pour montrer au monde l’autre versant de la tragédie djiboutienne que le prisme déformant du régime ne montrait pas. Des témoignages accablants et irréfutables et des preuves irréfragables s’amoncellent aujourd’hui sur les bureaux des institutions, organisations et avocats internationaux. Ce système dictatorial est complètement verrouillé afin d’empêcher toute remise en cause de sa présence au pouvoir.

Un véritable système repoussoir que l’observateur assimile à l’arbitraire et qu’il voit exclusivement reposer sur la crainte. L’obéissance y est immédiate et sans réserve. « Le cancre de la liberté d’expression », pour ne reprendre que l’expression de l’association Survie, s’arroge à peu près toute prérogative, décidant seul sans formalisme excessif, un pouvoir autoritaire et personnel, qui ne laisse au parlement d’un rôle de figuration : l’Assemblée nationale djiboutienne se réunit deux fois par an, pendant deux semaines à chaque fois et n’est qu’une simple chambre d’enregistrement. Etre député(e) aujourd’hui, c’est tenter de se placer aux sources de redistribution de ce qui reste encore comme ressources du pays, et d’avoir un œil sur les marchés publics et d’en profiter ou d’en faire profiter des proches, moyennant une commission en plus des indemnités de député. L’UMP de Djibouti a compris que le nerf de la guerre démocratique est l’argent. L’UMP d’IOG vit à la lettre de son chef. Son image se voit à chaque pas ; son nom est prodigué aux lieux publics à l’égal de l’ex-dictateur ; à peine y peut-il un discours où sa gloire ne fût rappelée. Une anecdote moins récente le montre des plus sourcilleux quant aux comportements anti-égalitaires de ses concitoyens : c’était au cours d’un dîner, dans la somptueuse villa d’Haramous, cité alors prospère et luxueuse. Le dîner fut suivi de l’habituelle symposion Djiboutien, ou « séance de boisson » au cours de laquelle on buvait du vin en grignotant des fruits secs, en bavardant, en écoutant de la musique ou des poèmes, en regardant des danses. La coutume était de nommer un « roi » de la symposion, qui fixait à la fois le dosage du mélange de vin et d’eau dans le cratère et le nombre de coupes qui devrait être absorbées par chaque convive. Or, l’hôte, ce soir-là, se refusait à commencer la symposion tant que ne serait pas arrivé l’un des invités, important chef politique, qui était en retard. En dépit des violentes protestations d’IOG, qui réclamait bruyamment qu’on lui apportât son vin, il fallut attendre. Dès l’arrivée du politicien, l’hôte le nomma d’office roi de la symposion, alors que d’habitude cette charge était tirée au sort. Immédiatement, le « roi » donna toutes sortes d’ordres sadiques. IOG se tait, puisque aussi bien la règle du jeu était de ne jamais s’insurger contre les ordres du roi dans une symposion. Mais le lendemain, il fait citer devant sa justice aux ordres, aussi bien l’hôte que le banquet et le fait condamner tous deux à mort pour symptômes d’esprit tyrannique naissant ! Sans doute son éloquence fît elle beaucoup pour la promptitude et la sévérité du verdict.

Or tout État, tout pouvoir doit être au service des hommes. Et non au service d’un seul homme ou d’une conception abstraite de l’État, d’un « monstre froid » (Hegel) qui mettrait la « raison d’État » au-dessus des droits de l’individu. La politique, pour être légitime, doit nécessairement être fondée sur la morale. Peut-on affirmer, sans être profondément immoral, que le parjure, la traîtrise, la cruauté sont, dans certaines circonstances, des vertus politiques ? Voilà des préceptes que ne désavoueraient pas un Hitler ou un Staline. L’Etat ayant pour finalité le bonheur de tous les citoyens, il serait contradictoire qu’un gouvernement ait recours à des moyens immoraux pour conquérir le pouvoir ou s’y maintenir. La question de la fiabilité et du rôle des partis politiques dits de l’opposition, dans un processus démocratique fragile, se pose de manière cruciale. Il y va de l’avenir même de la démocratisation parce que beaucoup de ces partis ont surgi au sein de groupes ethniques et n’ont pour point commun que leur opposition face au pouvoir en place. Ces partis n’ont aucun projet politique national ou régional, aucune vision globale de réforme d’où si peu de vision politique. C’est pourquoi pour entrer par la grande porte de la démocratie, des présidents sortants, à travers des élections de complaisance et fautes de candidatures de l’opposition, ont, semble-t-il, financé la campagne de certains adversaires pour qu’ils se présentent contre eux afin de satisfaire l’opinion publique internationale (surtout les bailleurs de fonds) faute de candidats parce que l’opposition a appelé à l’abstention ou au boycott.

Plus grave encore est le constat de divisions et de clivages entretenus entre les différents partis d’opposition et que le pouvoir dictatorial djiboutien exploite à l’envie (absence de dialogue entre eux, vieux débats idéologiques, autocrates divisés jusqu’à l’inconscience etc…). L’opposition djiboutienne est passée maître dans cette technique de l’esquive et du faux-semblant que déplorait déjà l’ex-colonisateur. Comme jadis, elle privilégie ces tactiques d’évitement et de muette contestation, distinctives du « métabolisme de la prédation » si bien décrit par M. Izard au sujet du Yatenga.Ne faudra-t-il pas œuvré à côté d’autres Djiboutiennes et Djiboutiens à cette démystification et à lever le voile sur la nature de ce régime et sur ses pratiques.

Mohamed Qayaad

hch24.com


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