Ethiopie / Djibouti : Accord gazier, la Chine se prépare t-elle à envahir l’Ogaden?

Chine et Ismael Omar Guelleh - IOGLe jeudi 3 mars de cette année, le Président Djiboutien Ismaël Omar a posé à Damerjog en Djibouti, la première pierre de ce qu’il a appelé un complexe gazier qui comprend un pipeline du gaz naturel, une usine de liquéfaction ainsi qu’une usine électrique. Le projet prévoit l’acheminement via d’un pipeline, du gaz de l’Ogaden vers le Djibouti par la compagnie chinoise POLY-GCL Petroleum Group Holdings Limited et à partir de là, par bateaux vers la Chine et vers la ville éthiopienne d’Hawash dont la compagnie américaine de Black Rhinos se chargera de la construction du pipeline.

Un accord triparti a eu lieu entre la Chine, qui fournira de ressource économique et technologique, l’Éthiopie et le Djibouti qui met son port et une base militaire à la disposition de la Chine. La découverte du gaz naturel en Ogaden (appelé aussi somali region of Ethiopie), date des années cinquante. Plus d’une dizaine de compagnies pétrolières américaines, européennes et asiatiques s’y sont intéressées sans qu’aucunes d’entre elles ne soient parvenues à son extraction en raison de l’instabilité politique et sécuritaire de cette région. Les compagnies pétrolières, Patronas de la Malaisie et le Lundin oil de la Suède ont été les dernières à plier bagages en 2010. Dans l’attaque menée en 2007 à Obole, par le groupe armé de L’ “Ogaden Nation Liberation Front“ (ONLF), qui revendique l’auto-détermination pour le peuple somali de cette province, neuf citoyens chinois qui effectuaient une campagne sismique pour Petronas ont perdus la vie malgré la garde lourdement équipée de l’armée éthiopienne.

Dès cette attaque, l’autorité éthiopienne a mis en place une politique de la terre brûlée en ciblant directement les civils et leurs subsistances. Coupant la région du reste du monde et expulsant toute organisation internationale non gouvernementale y compris la CICR et le MSF Suisse. Malgré plusieurs demandes de ces organisations d’y retourner, L’Ogaden reste, avec le Korea du Nord, le seul endroit où les innombrables détenus civils, dont une part importante sont des femmes et des adolescentes, sont laissés à la merci de leurs geôliers.

Les atrocités commises dans la région ont été constatées par une équipe mixte de l’ONU, qui a eu l’une des rares autorisations de se rendre dans cette région à la fin de 2007.  Cette équipe a recommandé une investigation internationale indépendante. Une investigation à laquelle l’Etat Ethiopien s’oppose jusqu’à aujourd’hui.  Les habitants de cette région sont, dans leur majorité des nomades. Leur vie dépend d’un déplacement constant à la recherche de l’eau et du pâturage pour leur bétail. La compagne menée contre les civils a jusqu’à maintenant coûtée la destruction totale de plus de cent villages créant  un mouvement permanent de réfugiés internes ainsi qu’une fuite de la population vers le camp de réfugié de Dadaab au Kenya.

En 2008, dans son rapport, le Human Rights Watch a qualifié cette guerre de  « crime de guerre et crime contre l’humanité“ ainsi qu’une punition collective. Puisque l’accès de cette province lui a été refusé, il a aussi publié des preuves  par des photos satellitaires, des villages intentionnellement détruis par l’armée ainsi que la souffrance humaine que cela engendres. L’autre organisation, le Genocide Watch, parle, elle, d’un génocide.

L’Ethiopie se dit « Etat fédéral basé sur l’ethnicité ». Se composant de neufs  régions linguistiques, dont la région somali de l’Ogaden, Elle est le deuxième pays le plus grand en termes de superficie et se trouve en troisième position au niveau démographique.  Le gaz dont il est question, doit être puisé d’Jehdin au centre de l’Ogaden à 700 km de la frontière djiboutienne puis acheminé vers la future usine de liquéfaction à quatre-vingt dix kilomètres de  cette frontière. Malgré la reconnaissance d’une autonomie régionale par la constitution fédérale, la composition et la mise en place d’un gouvernement régional revient, en pratique, aux généraux de l’armée stationnée en Ogaden qui ont le pouvoir décisionnel sur tous les domaines. Une administration librement élue par les locaux  sauvegardant leurs intérêts sociaux, économiques et politiques, n’a donc, jusqu’à présent, jamais vu le jour.

L’Ethiopie est donc un état fédéral qui ne reconnait aux régions locales aucun droit de regard, de consultation ni même de participation pour la gestion de leurs ressources internes, en particulier pour la propriété de la terre et la gestion de tout ce qui s’y trouve. Dans ce pays, tout appartient au gouvernement central. Nul besoin de prendre en considération les besoins locaux et leur développement.

C’est dans ce contexte que l’Ethiopie s’est associé avec la Chine et le Djibouti pour la prospection, la liquéfaction ainsi que l’acheminement de ce produit vers Pékin et vers la ville éthiopienne d’Hawash à 550 km de Djibouti et environ 600 km de l’Ogaden. Aucune retombée économique ni d’emploie ou du développement n’est prévu en Ogaden. Les propriétaires de la compagnie pétrolière éthiopienne ne sont autres que ceux qui détiennent le pouvoir dans ce pays de l’“ethnie tigrée“. Leurs employés sont exclusivement des non somalis venus de reste du pays. Ce gigantesque projet représente en réalité une catastrophe sécuritaire, sociale et humanitaire supplémentaire à celle  déjà existantes. A cela s’ajoute une crainte de voir les autochtones devenir, à terme, minoritaires voire dépossédés de leur terre.

En outre, une catastrophe écologique majeure se profile.  En effet, dans un rayon de 700 km autour des infrastructures de l’acheminement du gaz, vivent des milliers de familles nomades ainsi que leurs bétails. Le projet prévoit la déforestation et la clôture d’un périmètre sécuritaire de plusieurs centaines de kilomètres carrés. Cette  terre ancestrale, va devenir une propriété de l’Etat central, sans concession faites aux familles nomades.

Le gouvernement éthiopien a, à plusieurs reprises, ignoré des demandes déposées par les populations locales réclamant des études sur l’impact de ce projet sur leur vie de nomades déjà précaire ainsi que sur le partage de ce projet, en terme d’emplois et de retombée économique. Toutes les sortes d’oppositions, quel qu’en soit la raison, sont considérées comme “élément d’anti-paix“, un terme fréquemment utilisé par le gouvernement pour désigner l’ONLF, dont la quasi totalité des détenus est accusée. La peine est passible d’emprisonnement à vie, de confiscation de la propriété et d’une mise à mort immédiate.  Ces peines sont infligées séparément,  dans le plupart du temps cumulativement.

Vu la situation sécuritaire et politique de la région, toutes les compagnies pétrolières qui s’y sont intéressées se sont aujourd’hui retirées. Sauf  que, voilà que la compagnie chinoise de POLY-GCL Petroleum Group Holdings Limited annonce le financement et l’extraction de ce gisement et ce malgré l’attaque de 2007. Que s’est t’il passé pour justifier un tel changement?

La raison est simple : l’Ethiopie, malgré une forte présence de son armée et malgré le fait qu’elle ait toujours caché la réalité de cette région, n’a pas réussi, sans aide extérieure, à tirer profit de cet or noir. Ce qui explique son association avec le Djibouti et la chine. Cependant une interrogation demeure. Il existe d’autres ports plus proches à la frontière somalienne que celui de Djibouti, alors pourquoi celui-là ?

La Chine est en train de construire une base militaire à Djibouti et prévoit d’y laisser stationner jusqu’à dix milles soldats. L’objectif  avoué officiellement : escorter les navires marchandes chinois du  Golf de l’Aden et de l’Océan indien et de combattre le terrorisme. Mais la vrai raison du déploiement de l’armée chinoise en Afrique de l’est, s’inscrit dans cet accord sino-éthio-djiboutien. Avec la situation de l’Ogaden, que les compagnies ont eux mêmes constatée, l’Ethiopie a eu besoin non seulement d’un pays possédant de  compagnie pétrolière prête à investir de somme considérable (on parle de plus de quatre milliards de dollars) mais aussi d’une aide militaire en cas de révolte de la population locale pour défendre leur ressource ou en cas de mise en péril des employés chinois et des installations qu’ils vont gérer.

Il n’est pas impossible de voir l’armée chinoise, accompagnée par celle de Djibouti, engagée à patrouiller et à “sécuriser“ le long de ce 700 km qui séparent le puits de gaz d’Jehdin de la frontière djiboutienne. Il est aussi imaginable de voir ces mêmes armées enrôlées en guerre contre les combattants de l’ONLF. Tout laisse à présager que si les “gros“ pays donateurs de l’Ethiopie (EU, UK, USA) continuent à se murer dans leur silence habituel, malgré la connaissance de la réalité, ce peuple nomade risque fortement de disparaître. Il est temps de suspendre ce projet désastreux, tant au plan économique qu’au plan sécuritaire, et de réactiver les pourparlers de la paix entre l’Ethiopie et l’ONLF.  L’Ethiopie qui taxait ce groupe de “terroriste“, a pour la première fois en 2012, accepté de s’asseoir avec eux, pour chercher à trouver des solutions pour  ce qui représente l’une des plus longue guerre de l’Afrique. Ces pourparlers sont parrainés par l’Etat kényan mais peinent à reprendre. Les belligérants se sont rencontrés deux fois depuis 2012 sans aucune avancée majeure.

L’Ogaden souffre depuis la division  de l’Afrique en colonie européenne. Le territoire unique du peuple Somali en Afrique de l’est a été divisé en cinq parties octroyées à trois puissances coloniales. Ce territoire a été sous la domination britannique puis italienne et à nouveau britannique. Ce dernier l’a cédé à l’Ethiopie en 1944-1945. Un règlement politique équitable pourrait permettre de sauver ce peuple ainsi qu’exploiter, d’une manière égalitaire, les ressources dont recèle l’Ogaden.

 

HCH

 


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