Éthiopie : Un paysage médiatique peu à peu décimé

La liberté d'expressionIl est essentiel d’adopter des réformes législatives et politiques avant les élections de mai

La répression systématique exercée par le gouvernement éthiopien contre les médias indépendants a créé un environnement déplorable pour la liberté d’expression à l’approche des élections générales de mai 2015, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Au cours de l’année dernière, six publications privées ont cessé de paraître après avoir été harcelées par le gouvernement; au moins 22 journalistes, blogueurs et directeurs de publication ont été inculpés pénalement et plus de 30 journalistes ont fui le pays, de crainte d’être arrêtés en vertu de lois répressives.

Ce rapport de 76 pages, intitulé « ‘Journalism is Not a Crime’: Violations of Media Freedom in Ethiopia » (« ‘Le journalisme n’est pas un crime’: Violations de la liberté de la presse en Éthiopie »), expose en détail comment le gouvernement éthiopien a entravé les activités de la presse indépendante depuis 2010. Human Rights Watch a interrogé plus de 70 journalistes actuellement en activité ou en exil entre mai 2013 et décembre 2014, et a constaté une tendance de la part du gouvernement à commettre des abus contre les journalistes, dont il est résulté l’emprisonnement de 19 d’entre eux pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression, et qui en a forcé au moins 60 autres à partir en exil depuis 2010.

« Le gouvernement éthiopien a systématiquement cherché à museler les voix indépendantes dans le pays, traitant les médias comme une menace plutôt que comme une source précieuse d’information et d’analyse », a déclaré Leslie Lefkow, directrice adjointe de la division Afrique. « Les médias éthiopiens devraient jouer un rôle crucial dans les élections de mai, mais au lieu de cela, de nombreux journalistes craignent que leur prochain article ne les fasse jeter en prison. »

En Éthiopie, la plupart des organes de presse, des chaînes de télévision et des stations de radio sont contrôlés par l’État et les rares médias privés font souvent de l’autocensure dans leur couverture de questions politiquement sensibles, de peur d’être fermés.

Les six publications indépendantes qui ont cessé de paraître en 2014 l’ont fait à l’issue d’une longue campagne d’intimidation qui incluait la diffusion sur les chaînes de télévision gouvernementales de documentaires présentant ces publications comme étant liées à des groupes terroristes. Les manœuvres d’intimidation ont aussi consisté en des actes de harcèlement et des menaces à l’encontre du personnel, en des pressions sur les imprimeries et les compagnies de distribution, et en l’imposition de mesures règlementaires génératrices de retards de publication, et même de l’engagement de poursuites criminelles contre les rédacteurs en chef. Des dizaines de membres du personnel de ces publications sont partis en exil. Trois propriétaires ont été déclarés coupables en vertu du code pénal et condamnés par contumace à plus de trois ans de prison. Les pièces à conviction présentées par l’accusation consistaient en des articles dans lesquels la politique du gouvernement était critiquée.

Si la situation critique de quelques journalistes éthiopiens de renom est bien connue, des dizaines d’autres à Addis Abeba et dans les régions rurales ont subi des abus systématiques de la part d’agents de la sécurité.

Les menaces contre les journalistes prennent souvent une tournure similaire. Des journalistes qui publient un article critique sont susceptibles de recevoir des menaces par téléphone ou par message texto, ainsi que des visites d’agents de la sécurité et de cadres du parti au pouvoir. Certains affirment avoir reçu des centaines de menaces de ce genre. Si cela ne les réduit pas au silence ou ne les intimide pas suffisamment pour qu’ils s’autocensurent, les menaces s’intensifient et sont souvent suivies d’une arrestation. Les tribunaux ont fait preuve de très peu, voire de pas du tout, d’indépendance dans les affaires pénales instruites contre des journalistes, qui ont été déclarés coupables à l’issue de procès irréguliers et condamnés à de longues peines de prison, souvent pour des chefs d’accusations relatifs au terrorisme.

« En muselant les voix indépendantes grâce à des accusations fabriquées de toutes pièces et à des actes de harcèlement, l’Éthiopie est devenue l’une des plus grandes prisons pour journalistes du monde », a affirmé Leslie Lefkow. « Le gouvernement devrait remettre immédiatement en liberté ceux qui ont été emprisonnés à tort et réformer ses lois afin de protéger la liberté de la presse. »

La plupart des stations de radio et de télévision en Éthiopie sont affiliées au gouvernement, s’écartent rarement des positions de celui-ci et ont tendance à promouvoir sa politique et à vanter ses succès en matière de développement. Le contrôle de la radio est crucial d’un point de vue politique, étant donné que plus de 80 % de la population de l’Éthiopie vit dans les zones rurales, où la radio est toujours le principal vecteur d’information. Les quelques stations de radio privées qui couvrent les événements politiques sont soumises à l’obligation de faire superviser et approuver leur contenu par les représentants locaux du gouvernement. Des radiodiffuseurs qui avaient dévié de la ligne officielle ont été harcelés, arrêtés et, dans de nombreux cas, contraints à l’exil.

Le gouvernement a également brouillé à de nombreuses reprises les émissions et bloqué les sites internet de stations de radio et de télévision étrangères ou émettant de l’étranger. Les personnels travaillant pour ces diffuseurs subissent régulièrement des menaces et des actes de harcèlement, et leurs sources ou les personnes qui accordent des entretiens aux médias internationaux sont l’objet de tentatives d’intimidation. Même des personnes qui regardaient ou écoutaient ces chaînes ou stations ont été arrêtées.

Le gouvernement a par ailleurs eu recours à diverses tactiques administratives et juridiques plus subtiles mais tout aussi efficaces pour restreindre la liberté de la presse, par exemple en gênant les efforts visant à constituer des associations de journalistes, en retardant l’octroi ou le renouvellement d’autorisations de paraître à des publications privées, en exerçant des pressions sur les rares entreprises d’imprimerie et de distribution, et en conditionnant le recrutement au sein des médias d’État à l’appartenance au parti au pouvoir.

Les médias sociaux font eux aussi l’objet de sévères restrictions, et l’accès à de nombreux blogs et sites internet gérés par des Éthiopiens de la diaspora est bloqué en Éthiopie. En avril, les autorités ont arrêté six personnes travaillant pour Zone 9, un collectif de blogueurs qui fournit des commentaires sur des événements d’ordre social, politique ou autre intéressant les jeunes Éthiopiens, et les ont inculpées en vertu de la loi antiterrorisme et du code pénal éthiopien. Leur procès, ainsi que celui d’autres personnalités du monde des médias, a été entaché de diverses irrégularités. Le 14 janvier 2015, il a été ajourné pour la 16ème fois et les accusés sont maintenant détenus depuis plus de 260 jours. L’arrestation et le procès des blogueurs de Zone 9 a eu généralement un effet glaçant sur la liberté d’expression en Éthiopie, en particulier parmi les blogueurs à l’esprit volontiers critique et les militants des réseaux sociaux.

À l’évidence, l’aggravation de la répression à l’égard des médias aura un impact sur le paysage médiatique lors des élections de mai.

« Le gouvernement a encore le temps de faire d’importantes réformes qui amélioreraient la liberté de la presse avant les élections du mois de mai », a conclu Leslie Lefkow. « Il n’est pas besoin de beaucoup de temps ni d’importantes ressources pour amender des lois répressives et libérer des journalistes emprisonnés, mais il faut la volonté politique de réformer. »

http://www.hrw.org/fr


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